"C'est pas l'Pérou!" que je me disais moi, à essayer, entre chaque coup de pédale, chaque goute de sueur, chaque respiration profonde à t'en faire explorer de nouveaux recoins de tes poumons, de pas perdre cette force de volonté, cet espèce de moteur intérieur, caché là-haut, dans un coin de la tête et seul capable de nous amener, mon fidèle destrier à pédales et son cavalier, au bout de cet effort. En haut de cette montagne. Encore un peu plus loin sur ce chemin. Encore un peu plus près de l'arrivée en somme.

 

Et arrive le moment où faut bien se rendre à l'évidence. C'est le Pérou. On y est. Pourquoi le nier? Puis on le voit bien, de toute facon, que c'est le Pérou. C'est pas comme à une époque ou on comprenait encore la confusion entre l'Inde et l'Amérique, où partir à l'aventure signifiait plonger dans l'inconnu, la nuit noire. Maintenant même sans y être allé, on en a une idée, ne serait-ce que vague, du Pérou. Sans y avoir plongé, on nous en a montrées des photos de l'inconnu.

Ce gribouills enfantin en zigzags pas réguliers qui sillonne une montagne tellement grande qu'elle fait passer nos célebres macifs eneigés pour de simple marche-pieds pour y monter à celle-ci de montagne - des dunes, tout au plus -, ces griboullis, donc, on sait bien que c'est le Pérou, et on sait aussi que, malgré qu'on dirait qu'ils en finissent pas au point d'y voir quelque chose de divin à ce serpent caillouteux qui relie terre au ciel, c'est la route qui m'est échue, qui nous conduira vers d'autres inconnus plus ou moins familiers, vers d'autres chez sois plus ou moins temporaires. 

 

"C'est pas l'Pérou!" C'était bien pratique. Mais maintenant? Ca a perdu sa force puisque c'est, finalement, le Pérou. Alors il va falloir trouver autres chose. D'autres chimères comme diraient les poêtes. Elle ne va pas se grimper toute seule cette montagne. Même en suivant ce fameux serpent qu'en a perdu la tête à force de zigzaguer, et ben ca grimpe dur. Puis en regardant par-dessus son épaule, comme à la recherche d'une réponse dans le passé, on se rend vite compte d'une chose, ca nous saute aux yeux même, maintenant: c'est qu'on est déjà beaucoup trop loin pour faire demi-tour. L'inconnu a cet avantage qu'on en ignore les difficultés qui nous guettent. Tandis que là-bas, derrière nous, on connait bien, et même si on est content d'y être passé, c'est pas bien motivant d'y retourner.


Puis après qu'ca monte il faut bien que ca redescende. C'est toujours foutu de la même manière ces chemins-là, à moins qu'ca soit vraiment divin mais j'ai mes raisons pour en douter. C'est pas un endroit convenable, ca, pour des anges et leurs trompettes. Trop froid. Ici c'est le silence qui règne, grand comme la montagne le silence. On se sent tout petit face à un silence pareil et la moindre pensée anodine fait un sacré boucan. On a comme l'impression de déranger. Il y en a que ca leur donne envie de crier ces moments-là. Comme pour s'assurer qu'ils sont encore maître de la situation en brisant le silence. Mais le silence reprend bien vite de dessus, implacable, souverain dans sa montagne. Les quelques lamas qui trainent en petits groupes la savent bien, eux. Ils ne se mesurent pas au silence. Ils marchent, ils bouffent - on se demande d'ailleurs bien ce qu'il bouffent les lamas, ce qu'ils trouvent de comestible entre les cailloux -, ils baisent et ils chient discrètement, sans se faire remarquer. J'aurais plutôt tendance à suivre l'exemple des lamas, moi, au milieu d'un tel océan de silence. Faire mes petites affaire sans attirer l'attention, en prenant grand soin de pas déranger le silence, puis en esperant qu'il me laisse passer sans encombre le silence, à travers sa montage. Je sais bien que je suis qu'un petit bout de pas grand chose à côté de l'immensité. La défier de ses minuscules cordes vocales revient à se répéter qu'on a pas peur du noir une fois plongé dans l'obscurité la plus terrifiante. C'est vouloir se convaincre de ce qui n'est pas. C'est se mentir consciemment. Or c'est plutôt l'inverse moi que je suis venu chercher dans ce coin du monde. Enfin je crois. Un bout de vérité. Et c'est certainement pas en se mentant qu'elle se laisse approcher la vérité. C'est pas un gibier qu'un esprit astucieux arrivera à attraper à force de pièges et qui essaiera de se défiler à la première alerte, au premier signe d'un danger imminent, d'une menace proche. La vérité elle est toujours là présente dans tout ce qui nous entoure, dans nous-même, elle ne va pas s'échapper en courant, et c'est peut-être bien notre manque d'honnêteté qui nous la cache le plus souvent. Il nous manque de la clairvoyance pour l'apprécier à tout moment. Alors on se dit que c'est l'endroit qui cloche, qu'on ne la trouvera que loin d'ici la vérité, à l'autre bout du monde peut-être bien, mais c'est souvent le même casse-tête de l'autre côté, pas si différent de chez soi au final. Du moins pour ce qui est de trouver la réponse, la vérité, le bonheur, ou même Dieu pour certain. Pour toutes ces choses abstraites c'est la même merde. J'le vois bien, ici aussi ils cherchent. Pour ce qui est du reste, du concret, c'est tout de même fort dépaysant. Tien, là, devant par exemple, cette montagne qu'on peut pas s'empêcher d'en avoir le vertige tellement qu'elle en finie pas, pleine de cailloux et toute teintée de jaune un peu ocre â cause que tout ce qui y pousse y est tout sec et à raz le sol. Aucune touche de vert. Et rien qui dépasse les quarante centimètres au-dessus du sol. Sauf les quatre lamas là-bas au loin qu'on dirait bien gros avec tous leurs poils mais qui doit pas y rester grand chose une fois passés à la tondeuse vu leur régime alimentaire. Pas grand chose à voir avec, disons, notre parque de la Vannoise et ses marmottes diabètiques. Puis même si le bonheur et la vérité sont partout à portée de main, la distance permet quand même d'y voir plus claire, comme s'éloigner d'une toile permet d'en apprécier l'ensemble. Et on se rend alors compte de cette tendance qu'on a à se prendre les pieds dans nos habitudes, à ne voir de nos vies que les détails insignifiants. On regarde notre vie au microscope. Allez apprécier un couché de soleil et le ciel passant du jaune pâle au rouge sang sur une plage de sable fin au microscope! La distance c'est aussi s'éloigner des gens qui nous connaissent, de leurs contraignantes attentes et de l'obsolète image qu'ils ont de nous. Un sacré poids en moins vous en conviendrez. Fini de jouer le rôle qu'on attends de nous ou auquel on a trop habitué un public peu friand de nouveautés, de surprises. On peu enfin être un autre personnage, d'autres personnages, improviser, expérimenté. Quelle liberté! vivre ses contradictions sans décevoir personne, sans la lourde comparaison du passé avec le présent. Ca aide à les accepter, ca, ses contradictions, à les comprendre, alors que bien souvent elles sont refoulées, on en veut rien savoir. On se les cache comme quelque secret honteux qu'on essaie d'oublier et le jour où elle refont surface malgré nous, ne les ayant pas domestiquées, n'ayant jamais chercher à les comprendre, elles nous dépassent, nous perdons le contrôle du navire. On en a vu mettre fin à leurs jours pour moins que ca.


Est-ce que les lamas sont remplis de contradictions eux-aussi? Avec leur air suffisant, presque hautain qu'on dirait qu'ils connaissent le sercret de la vie, eux, et qu'ils voient avec dédain notre puéril va-et-vient, notre brouhaha incessant, nos tergiversations à longueur d'existence. En tout cas ils font chier personne, contradictions ou pas. Ca leur donne une sacrée longueur d'avance sur nous. C'est certain.

 

Mais je m'égare, comme à mon habitude. C'est comme si mon esprit se faisait la malle dès que j'avais le dos tourné. Et moi en attendant je n'ai pas bougé, bouche ouverte, bras ballants, le cul entre un passé trop connu et un futur inatteignable. Enfin c'est l'impresion qu'on en a d'ici, d'en bas. Une fois en haut, tout en haut sur le chemin, passé tous les lamas, l'autrefois inatteignable aura tout l'air d'une vétille et les lamas, ces mêmes lamas suffisants au possible, lèveront une dernière fois la tête pour nous voir passer l'horizon, plonger dans le silence de l’autre côté du serpent, et entre deux bouchées d'herbes sèche, l'un dira à l'autre: "Ben voilà, c'était pas l'Pérou." Et son pote acquiescant, ils reprendront leur imperturbable train-train se foutant éperdument de savoir si la photo que j'ai prise d'eux au passage sera publiée ou non sur facebook.