Il était là, au milieu de ses plans de café, appuyé contre un arbre à fumer une clope industrielle d'une main tremblante. Tout sourire. Et quel sourire! de ceux qui dévoilent sans gène quelques rares dents jaunies par le tabac. De ceux qui donneraient une âme à nos hommes politiques. De ceux qu'on devine quotidiens par ces rides aux coins des yeux. De ceux qui ne demandent rien, qui sont là, simplement, avec ou sans témoins. De ceux que la sincérité rend contagieux.

Sous le chapeau il y a deux yeux qui pétillent. Deux petits yeux bleus qui sourient autant que la bouche, peut-être même plus, si cela est possible. Et au milieu, une toute petite pupille qui regardent droit dans les miennes. C'est tout ridé tout autour. Et brûlé par le soleil. Il a l'air timide. Il a l'air d'un gamin timide. 

Je le retrouve un peu plus tard, assis sur un banc en bois, une nouvelle cigarette dans la même main tremblante. Ses yeux sourient aux miens. Je le rejoins sur le banc. Il fume lentement. Remarque, à son âge, on doit pas être souvent pressé. Ca doit être chouette. J'me surprends à m'imaginer vieux et heureux, comme lui. C'est bien la première fois que je contemple le troisième âge avec envie.
Je lui demande s'il a toujours vécu ici. Il me répond que non, il est né dans la maison qu'on voit sur la colline d'en face.

"- Je fumais mes premières cigarettes caché dans ces plans de café, là-bas, en bas. J'avais quatre ans. Les travailleurs qui s'occupaient des plantations se marraient en me voyant, tout nain, fumer des clopes. Les médecins disent que ça rend malade des poumons de fumer. J'ai quatre-vingt trois ans, ça fait soixante-quinze ans que je fume, et j'ai jamais été malade des poumons. C'est d'avaler la fumée qui rend malade. Moi je la recrache.
T'es pas d'ici toi. Tu te ballades?
- Euh ouai, c'est ça, je voyage...
- C'est bien ça. J'ai un frère qui a pris la route aussi. Il est allé jusqu'au Venezuela. Puis il est revenu.
- Et vous? vous êtes jamais parti d'ici?
- Oh non! C'est trop dangereux. Il y a des gens qui te volent ton argent, d'autres qui te séquestrent, on te tue même pour te voler tout ce que t'as. J'ai toujours eu peur de ça. Quand j'étais jeune, je me suis fait la promesse de jamais accumuler l'argent. Pour pas attirer les envieux. Et les problèmes. Mon truc, contre les voleur, c'était de dépenser l'argent dès que je le gagnais. Comme ça on pouvait pas me le voler. Alors j'allais acheter de l'aguardiente. Du coup j'ai commencé à boire jeune. Mais personne n'est jamais venu me voler, ou me séquestrer. 
- Pas con..."