Nous atteignions enfin la côte Pacifique.

"-Il était temps bordel!" Mon compagnon était sec comme un p'tit LU - ou comme une tostada, c'est plus local - à la limite de la déshydratation. Le pauvre commençait carrément à délirer quand on aperçu l'océan, tout en bas, là-bas, au loin. J'étais moi-même sur les rotules, baignant dans mon jus, ma sueur et ma crasse depuis plusieurs jours. Notre dernière étape: Oaxaca. Etape qui n'avait d'ailleurs été qu'une grosse beuverie entrecoupée de quelques moments de lucidité quand le mezcal venait à manquer. Le genre d'escale qui fatigue. Même les plus robustes ninjas.
Quoi qu'il en soit, nous y voilà, les yeux fixés sur cette étendue de flotte salée qui se rapproche. Déjà oubliées les galères des jours passés, déjà oubliées les montagnes, les ampoules et les creuvaisons.

"- J'arrive je vais direct à la flotte! Dis-je à Sugi.
- Eh ben moi j'arrive je me siffle une mousse.
- ...
- ...
- Pas con!"
Ce vélo possède décidémment une force de persuasion contre laquelle je suis sans défense.



Nous avions don un plan. Il faut toujours avoir un plan, même des plus basiques comme celui-ci. Le temps mort peut être fatal, physiquement comme moralement, dans un état de fatigue avancé. Il peut même être judicieux, dans certain cas, d'avoir un plan B. Mais tout dépend des chances de succès du plan A. Dans notre cas, l'échec étant peu probable, nous ne nous en donnions pas la peine. Si la suite du programme ne se présentait pas à nous tout de suite, nous pouvions faire durer notre plan A. Entre la fatigue, le soleil et les bières, quelque chose finirait bien par arriver. Il suffit de garder les yeux bien ouverts (je crois que c'est de James Redfield. Ou serait-ce Bukowski?).

La descente fut courte, comme d'hab. Les descentes sont presque toujours trop courtes. C'est le gros problème des montagnes quand on va à vélo: on passe son temps à monter! Mais cette fois on s'en foutait alègrement. Notre objectif était là, devant nous, dans ce bistro mexicain un peu pourri, plongé dans une ambiance de banda pleine d'accordéons et de cuivre suraigües à l'aide desquels des mariachis aux sombreros et costumes impeccables chantent l'amour et l'alcool (le nouvel amour et l'alcool pour le célebrer, l'amour perdu et l'alcool suffisant pour l'oublier, l'amour retrouvé et double dose d'alcool pour fêter ça en oubliant tout le reste...) à plein volume sur les deux pauvres speakers saturés d'une télévision qui ne semblait garder sa forme que grace à un bout de ruban adésif cachant une partie de l'image. 
Pas de doutes, nous étions bien au Mexique!

Dans cette carte postale rétro d'un Mexique bien actuel qu'était notre plan A, deux figurants: un barman obèse absorbé par la contemplation de la-dites télé au bord de la rupture, et un petit vieux, surement sourd (il ne semblait avoir remarqué ni l'impressionnant volume sonore sortant de la cette boite à image infernale, ni notre entrée, qui, neuf fois sur dix, d'autant plus dans ces villages oubliés du tourisme, ne passe pas inaperçu), assis au comptoire devant un verre au contenu non identifié, son chapeau de cow-boy cachant complètement son visage.

Le premier nous accueillit d'un regard perplexe. Et il faut le comprendre le pauvre, c'est surement pas tous les jours qu'il voit débarquer dans son rad pareils clients, à l'allure et l'odeur fortement discutable. Les bières commandées, son expression faciale se détendit et, une fois servies, il retourna à sa passive contemplation.
L'ancien n'avait pas bougé un poil. Je commençais à le croire sans vie lorsqu'un sursaut le traversa, suivit d'un bruit, étrange mélange entre le grognement d'un chien et le pet d'un phoque (non que je sois particulièrement familier avec les pets de phoque, mais c'est le premier truc a quoi ça m'a fait penser). Soulagé à l'idée de ne pas être en compagnie d'un cadavre, j'entamai ma bière.

Notre plan se déroulait à merveille, plus qu'à attendre qu'il se passe quelque chose... ET ÇA! C'est évidemment pas une super idée parce que quand on attend qu'un événement inattendu se produise: 1) il n'est plus, par définition, inattendu, et 2) il n'arrive jamais l'évenement! 
D'où l'importance, dans notre plan, d'avoir de la bière à disposition, car il arrive forcément un moment, après une certaine quantité ingurgitée (quantité variant selon les individus), où l'on n'attend plus rien, et où, si l'on se posait la question de savoir pouquoi on est venu là en premier lieu (question qu'on ne se pose généralement pas, trop absorbé dans des discutions qui nous parraîtraient sans queue ni tête en temps normal), eh ben on serait bien emmerdé pour trouver une réponse. Vous suivez la logique? Ingénieux, le plan, au final!

Bref, les bouteilles vides avaient eu le temps d'envahir une bonne partie de la table et nous voilà en plein milieu d'une de ces discutions au raisonnement incertain quand enfin (on ne l'attendait plus, comme prévu) un mec entre dans le bar (ça me rappelle une histoire ça...), siffla le patron qui ne réagit pas (le volume étant encore comme bloqué au maximum, rien d'étonnant à ça), alla jusqu'au comptoire, s'empara de trois verres remplis d'une mixture inconnue (qu'est ce qu'ils foutaient là, on n'en sait rien), et vint direct s'asseoir à notre table.

"- What's up mates? I'm Ben!" Lacha-t-il dans un anglais parfait sauce australienne.

Faut dire, il avait rien de très mexicain le nouveau venu. Grand et fin, dreadlocks blondes et yeux bleus ahurris, lunettes de vue mainte fois rafistolées sur un visage carré (surtout la mâchoire) aux angles prononcés... Nan, vraiment, même avec beaucoup d'imagination, rien de mexicain.
A peine le temps de nous présenter, nous voilà avec un verre chacun, et avec seule consigne un "bottoms up!" si naturel et tout sourir qu'on ne se le fit pas répèter. Les trois verres (dont le contenu goûtait plutôt la tisane qu'un quelconque alcool local espèré) retombérent, vides, sur la table, et notre curieux nouvel ami, après un clin d'oeil complice, lacha: "Got things to do, catch you later.". Et le voilà disparu aussi vite qu'il était venu.

Mon compagon ayant souvent réponse à mes questions les plus diverses, je lui demandai:
"- Merde, c'était qui ce type?
- J'en sais rien, mais eennnNNNN TTTTTOOOOOooouuuuUUUccaaaaaaAAAAWWwwwwwwwhhhhhoooOOOOOoaaaAAHHhh..."
Je ne m'attendais pas à cette réponse. Je pris peur.
"- OH PUTAIN! ... Qu'est ce qui t'arrive? 
- Ba quoi? Rien... Comment ça qu'est ce qu'il m'arrive? 
- Nan.... nan, rien..."
Merde, qu'est ce qu'il venait de se passer? Est-ce moi qui imaginait mon compagnon faire des grimaces affreuses en finissant ses mots dans cet espèce de cris de zombie affamé? Etait-ce lui qui me jouait un tour? Pas le temps d'y réfléchir, il reprit:
"- En tout cas, le tttTTTTTTYYYYYYYYYYYPPPPPpppppppeeeeeaaaaaaaAAAAAAAAOOOOOOOOWWWwwwwwwwhhhhhh...
- MERDE! TU LE REFAIS!
- Putain mais quoi? Prend une bière et relaxe, t'as une drole de gueule."
Je décidais de suivre son conseil. Ce vélo est presque toujours de bon conseil. Je me sifflais une bière cul-sec pendant que Sugi me racontait en détails ses impressions sur notre précédente rencontre. Beaucoup trop en détails! J'avais chaud. J'étais en sueur.
"- Mais tu veux en venir où bordel?
- Attend, je t'explique..."

Et le voilà reparti... je lachais le file de la conversation.
La télé continuait à gueuler mais ça ne me dérangeait plus autant. Le patron, qui avait les yeux toujours fixés dessus, était plus gros que jamais, immobile. Quant au petit vieux.... Merde! Il ne faisait plus qu'un avec le comptoire! Je l'observai un moment, n'arrivant pas à comprendre si c'était le comptoire qui avait absorbé le vieux ou l'inverse. Quand je me retournai pour demander son avis à Sugi, je me rendi compte de l'absurde de la situation: je parlais avec un vélo!
Et me voilà parti d'un fou-rire monumental qui me fit presque tombé de ma chaise. Le genre de fou-rire impossible à arrêter. Plié en deux, les larmes m'innondaient le visage. J'en avait des crampes à la mâchoire et il faisait chaud... Putain ce qu'il faisait chaud! Ça tournait tout autour et il me fallut un temps fou pour reprendre mon souffle. Quand je relevai la tête, après ce qui me parut une éternité, j'étais seul à la table. Sugi était au comptoire avec notre australien à la tisane, chantant à tue-tête quelque chose de complètement inintelligible.
Un petit tour d'horizon... Merde, le bar c'était rempli et j'avais entendu personne arriver. 

À la table voisine, une homme d'age mûr, bedonnant, whiskey à la main me sourrit, et me tendit ça main libre:
"- Nick Belane, ex-detective.
- Salut mec! Moi c'est Tass, ex-un peu de tout.
- Ne prend jamais trop au sérieux ce que les gens disent ou écrivent.
- Ouep... C'est noté...."

Je ne comprenais évidemment rien à ce que cela voulait dire mais je faisais comme si.. Pour pas vexer....
Il était accompagné de deux nanas aux jambes interminables. L'une, blonde, se présenta comme Jeannie Nitro. L'autre, brune et fumant une longue cigarette en regardant dans le vide, ne se présenta pas.
Sugi (qui tout à coup était juste à côté de moi) me susurra à l'oreille les mots "grande Faucheuse" et "extra-terrestre" en me regardant d'un air entendu. Je le regardai d'un air entendu et il repartai vers le comptoire. Cela dépassait mon entendement.

Avec cette étrange impression que tout partait en couille, je me décidai à fixer la table devant moi. C'est de sous celle-ci que sortit le barman, tout sourire (un sourire orné de quelques dents en or), une bouteille de mezcal dans chaque main.
Ce fut le coup de grâce. Mon fou-rire me reprit de plus belle mais cette fois je n'eus pas l'équilibre suffisant pour rester sur ma chaise. Entre les larmes de mon hilarité et mon point de vue soudainement rabaissé au niveau du plancher, les événements me parraîssaient d'autant plus flous et incompréhensibles. Il y avait ce groupe de révolutionnaires mexicains sappés à la Pancho Villa qui jouaient à la pétanque DANS le bar, flingues à la ceinture, et le comptoire qui semblait avoir pris feu sous le regard amusé du patron (mais comme personne ne semblait cèder à la panique, je décidai d'en faire autant), et notre australien au milieu de tout ça, jonglant avec un rateau de jardin et une genre de pelle et de sous ses dreads lui avaient poussées des oreilles pointues genre lutin, et le petit vieux, mi-homme, mi-comptoire, qui avait soudainement réssucité, dansait avec les deux nanas aux jambes trop longues pour être vraies... Tout cela n'avait ni queue ni tête!

Je cherchais mon souffle, entre le rire et les larmes, et je cherchais aussi Sugi, et je cherchais à me relever et une fois debout je me retrouvai nez-à-nez avec le petit vieux qui, de près, n'était pas du tout mexicain! Et il n'avait plus une fille dans chaque main mais deux pintes de bière et m'en offrit une à laquelle je m'agripai, essayant au passage de le remercier mais, hésitant sur le language dans lequel m'exprimer, je balbutiai quelques mots inconnus de tout dictionnaire m'envoya et une bonne lampée...... DE LA KARMÉLIET! C'était trop pour moi, il me fallait une explication.

"- MAIS QU'EST CE QU'IL SE PASSE ICI BORDEL?" hurlais-je.
Tout le monde s'en foutait. Les hauts-parleurs continuaient de cracher leurs décibels, les gens tournaient tout autour, et il faisait chaud...
"- Et merde, je me casse, je vais prendre l'air!" Pensai-je à haute voix.
En me dirigeant vers la sortie, j'entendis quelqu'un crier: "Dites-leur de mettre leurs putain d'chaussures de golf!". J'ignorai cette remarque qui ne m'inspirait rien de bon, ouvris la porte, me lançai à l'extérieur et..... Merde.... je me retrouvai dans la flotte, entièrement. De l'eau salée. "Mais qu'est-ce que fout la mer sur le pas de la porte?" Pas de réponse. Une fois passée la frustration d'avoir un verre de Karmeliet rempli d'eau de mer, je me laissai aller, presque soulgé par le silence et le fait de me laisser porter. Tout était calme et paisible. Le temps n'existait plus. Je devenais peu à peu la mer, ses courant et ses vagues. Une mer calme de dimanche après-midi, au soleil, allant et venant, lèchant le le sable fin d'une plage paradisique. Cela dura un bon moment, jusqu'à entendre de la musique au loin qui s'approchait doucement. Elle venait vers moi, son volume augmentait progressivement et je distinguait maintenant les mariachis et leurs accrodéons, leurs cuivres et leurs guitares et le son augmentait jusqu'à devenir gènant et alors que je cherchais à m'éloigner, je me réveillai en sursaut, du sable dans la bouche que je m'éfforçai à recracher....
J'était à la même table, dans le même bistro, avec le même barman et la télé à fond. Le petit vieux avait disparu. Sugi dormait dans un coin et à part nous, pas un chat. Le bar était vide. 
Après avoir observer pensivement les deux verre à Karmeliet vides devant moi, j'allai réveiller Sugi, payai les consos (qui ne se résumaient qu'à quelques bières) et quittai le bistro sans poser de question.... Mais avec une certitude: faut TOUJOURS avoir un plan B, bordel!